Saturday, June 03, 2006

Peut-on penser au delà des mots?

J'ai entrepris hier l'acte de traduction de l'article Peut-on Penser sans les Mot, et cette action m'a permis de prendre conscience de certains problèmes, certaines questions qui surgissent dans la reflexion pensée/language.
Je suis tentée par cette affirmation: 'La pensée n'existe pas hors des mots'. Ca a le mérite d'être clair. C'est net, ça paraît évident, et c'est assez rassurant. Après tout, les mots sont là pour ça, ils sont là pour définir, énoncer la pensée. Mais jusqu'à quel point sont-ils (les mots) un reflet de la pensée originale? Le language, est-ce un système aussi transparent qu'on le voudrait?

Depuis Narcisse jusqu'à Lacan (et au delà), l'homme utilise l'image du miroir: on est à l'intérieur de nous-mêmes, mais on est aussi, en même temps, inscrits à l'exterieur. On se sent, et par l'intermédiaire du miroir et des autres, on se voit. Ainsi, par analogie, on pense (de l'intérieur) et on parle (de l'exterieur). Est-ce la même chose?
Comme Hypocrisy l'a clairement énoncé, mille et une idées nous trottent dans la tête et on en peut pas toutes les assimiler, ou les formuler. Mais une chose est sûre, pour moi en tout cas, toutes mes idées ne m viennent pas toutes sous la forme de mots. J'ai revu ce film vraiment nul avec Mel Gibson What Women Want. C'était franchement une perte de temps, je le reconnais. Mais... ce film m'a toujours étonnée parce qu'il assume que la pensée des gens (des femmes en l'occurence) peut-être comprise comme des phrases. En fait, l'histoire c'est que ce gars super macho s'éléctrocute mais au lieu de mourir reçoit le don de lire la pensée des femmes. Donc, il entend les phrases que les femmes se disent à elles-mêmes. C'est vrai que parfois je me pose des questions intélligibles comme par example 'est-ce que j'ai oublié mes clefs'. Mais la plupart du temps, ce que je pense, ce n'est pas intélligible, même à moi-même. C'est une combinaison de bribes de phrases, de mots, de couleurs, de sentiments, je ne sais pas exactement! C'est un marasme, et je ne pense pas que quiconque pourrait 'lire' et encore moins 'comprendre' ce que je pense.
Et une des raisons pour lesquelles quelqu'un ne pourrait pas comprendre ce que je pense, c'est parce que je n'ai pas encore traduit ma pensée. Ce n'est pas qu'elle n'existe pas, c'est qu'elle n'est pas encore énoncée. Peut-être que l'idée/pensée est empreinte d'une très forte émotion, qui m'empêche de complètement formuler rationnelement l'idée, mais qui ne cache pas le fait que je pense. Ou bien est-ce que je ressens quelquechose, et qu'une fois traduite dans un language cette sensation devient une pensée? Quoiqu'il en soit, les mots ne sont pas l'unique réceptacle de la pensée. D'autres languages permettent l'éclosion et la maturation d'une pensée qui- d'abord introspective- peut ensuite se projeter dans le monde. Peut-être que quelqu'un pensera musicalement, ou quelqu'un d'autre sous la forme d'images.
Mais ce n'est pas tellement ça qui est problématique puisque tous ces modes de traduction de pensée restent des languages: Ils projettent la pensée, l'idée vers l'exterieur. Ils sont tous des systèmes organisateurs. Ainsi, ils structurent l'essence d'idée pour la construire dans un système. Et ça, ça pose pas mal de problèmes. Je vais rester dans le domaine de la langue parlé et écrite de la parole et des mots (je ne parle pas ici en détail du language musical ou pictural bien que je les considère aussi comme des systèmes organisateurs).
Donc, les mots: On ne peut pas nier, surtout après Derrida, que les mots ont tous un baggage sociologique et culturel qui oblige la pensée soit à se conformer, soit à transcender le système linguistique ambiant. Les mots sont des fruits issus d'une culture spécifique qui a formé tout un système permettant de construire à la fois des pensées, mais aussi des hiérarchies, des limites et des contraintes. La syntaxe française me contraint à certaines choses: je ne peux pas placer le sujet en fin de phrase sans compromettre l'équilibre et la compréhension de la phrase. Et si je décide de le faire, je change le système et j'ajoute une nouvelle dimension à la structure de la langue. Donc, j'altère consciemment la structure pour qu'elle reflète plus précisément (mais pas complètement!) ma pensée. Ou bien je garde le sujet en début de phrase, et je compromet sans doute une partie de ce que je pense et de ce que je ressens au profit de la compréhension générale.
Comme le dit Derrida: 'La langue est quelquechose que je ne peux pas m'approprier, elle n'est jamais mienne. La langue est structurellement la langue de l'Autre'.
Parce que justement la langue est une structure, une organisation extèrieure qui est imposée sur l'individu qui pense. Alors bien sûr, puisque chaque individu est bercé depuis sa naissance dans ce système, il paraît naturel de se l'approprier et de s'y inscrire. Mais chaque individu meurt, et le système reste, même s'il évolue. Sous bien des aspects, le système linguistique nous dépasse. Mais sous d'autres, la pensée individuelle semble dépasser le contexte linguistique. Les mots, les phrases paraissent inadéquats. A ce moment là, si une pensée ne peut pas se traduire, est-ce parce que la pensée est inaboutie ou parce que les mots inadéquats?
Ce qui est le plus intéressant c'est justement cette bataille entre abstraction et exteriorisation/énonciation. Le 'gut feeling', la pensée brute, et sa traduction dans un language. Il est donc important, pour que la pensée puisse être partagée, qu'elle soit traduite dans un système, dans un language. Mais cette étape est compromettante. Elle met en péril l'idée individuelle et unique pour s'intégrer dans un réseau de réferences qui compromettent le sens initial de la pensée. Peut-être qu'une des solutions est de constemment interroger la structure et sa signification pour pouvoir transcender les systèmes existants et permettre aux mots et à la forme de continuer à voyager avec la pensée de l'individu et avec son contexte. Alors, la pensée est incarnée dans un tout, dans son propre système, à la fois compréhensible mais aussi radicalement différent, parce que transcendant le consensus structurel.

Comme Beckett le dit si bien de Joyce (et qui pourrait aussi être dit de Beckett):

'Here form is content, content is form. You complain that this stuff is not written in English. It is not written at all. It is not to be read- or rather it is not only to be read. It is to be looked at and listened to. His writing is not about something. It is that something itself.'

'Ici la forme est le contenu, le contenu la forme. Vous vous plaignez que ce n'est pas écrit en Anglais. Ce n'est pas écrit du tout. Ce n'est même pas fait pour être lu- ou plutôt, ce n'est pas seulement fait pour être lu. Ca devrait aussi être contemplé et écouté. Son écriture n'est pas à propos de quelquechose. Son écriture est la chose elle-même.'

Ainsi, je viens de gratter des pensées sur le language, mais je me suis toujours inscrite dans la structure de la langue française, avec ses possibilités et ses contraintes. Quand je vais traduire cet article en Anglais, je vais devoir m'inscrire dans un nouveau système qui me permettra sans doute de reformuler, et re-conceptualiser certaines de mes idées. Et si j'étais vraiment forte, comme Joyce ou Beckett, je pourrais jouer de la langue et la manier pour pouvoir profondément remettre en question l'universalité du language.
Mais pour l'instant, je m'arrête là.

2 comments:

Anne Losq said...

Here's the translation.

I translated yesterday the article 'Can We Think Without Words' , and by doing that, I realised that there were some interesting problems and questions relating to the thought/langage debate.
I am very tempted by this statement: 'Thoughts do not exist outside of words'. It's clear, quite straight-forward and it's reassuring. After all, words are here to define and state thoughts.But up to where are words a reflection of the original thought process? Is language a system that is as transparent as we would like it to be?

Since Narcissus and up to Lacan (and beyond), man (as a human being) uses the imagery of the mirror: we are inside ourselves, but we also are inscribed in the exterior world. We feel who we are, and with the help of the mirror and of others, we also see ourselves. Therefore, by analogy, we think (from inside ourselves) and we speak (towards others, to the exterior).Are thinking and speaking really the same thing?
As Hypocrisy clearly stated, a thousand ideas come across our heads and we can't assimilate them all, let alone formulate them. So this comes to back up the fact that, at least for me, all my ideas do not come to me in the shape of words.
I saw this really bad film with Mel Gibson'What Women Want. It was a waste of time, I admit it. But this film always surprises me because it pre-supposes that people's thoughts (in this case the thoughts of women) can be understood as sentences. Basically, it's the story of this really macho guy who electrocutes himself and who doesn't die but is instead able to read the thoughts of women. So he hears the sentences that women say to themselves. It's true that sometimes I think in sentences, when I ask myself 'Have I forgotten my keys'. But most of the time, what I think is not understandable, even to me. It's a combination of bits of sentences, words, colours, feelings... I don't exactly know! It's a muddle, and I don't think anyone could 'read' let alone 'comprehend' what I'm thinking.
And one of the reasons why no one can understand my thoughts at this stage is because I haven't translated my thoughts yet. It's not that the thought doesn't yet exist, but it is not yet enounced. At this stage, maybe the idea is very nuch linked to an emotion that prevents me from clearly formulating the idea, but that doesn't hide the fact that I'm thinking. Or perhaps I feel something, and once translated into a langage, this feeling becomes thought? In any case, words are not the only receptacles for thoughts. Someone may think musically, or with images. But that isn't so much the problem, sinces all these modes of translation remain langages: They project thoughts and ideas to the outside. Languages are all organisational systems. Therefore, they structure the essence of the idea to construct it in their system. And that brings with it its set of problems. I'll be only talking about the spoken and written language of words (I'm not talking in detail here about the musical langage or the langage of images, although I do consider them organisational systems).
So, words: We can't deny,especially after Derrida, that words all carry a sociological and cultural weight. This forces people's thoughts to conform or to transcend the linguistic system they communicate in. Words are fruits harvested from a specific culture that formed a whole system, which allows to construct thoughts and ideas, but which also carries hierarchies, limits and constraints within its structure. The french syntax constricts me to put the subject at the beginning of my sentence, otherwise I compromise the stability and comprehension of the sentence. If I do decide to put the subject at the end, I change the system and add a new dimension to the structure of the language. Therefore, I consciously alter the structure so that it depicts more accurately (but not completely!) my thought process. Or I keep the subject at the beginning of my sentence and I probably compromise a part of what I think or what I feel for general comprehension.
As Derrida says: 'The langage is something one cannot appropriate, it is never mine. A language is structurally the langage of the Other'.
Because langage is precisely a structure, an exterior organisation, and is imposed on the thinking individual. So obviously, since each individual is rocked in this system since their birth, it would seem only natural to appropriate the langage and to inscribe ourselves in it. But each individual dies, and the system remains, although it evolves. So, in many respects, the linguistic system goes beyond us as individuals. But in some cases, individual thought may exceed the linguistic context. Sometimes, although the idea is ready to be formulated, words and sentences stil seem inadequate. At this point, if a thought can't be translated, is it because the thought is unfinished or because there are no accurate words to transcribe the thought?
What is most interesting is precisely this battle between abstraction and externalisation/enunciation: the shift between the gut feeling and the translation of this thought into a language.
It's therefore important, for thoughts to be shared, that they be translated into a system, in a langage. But this crucial step is extremely compromising, since it puts into peril the individual and unique idea, as it is incorporated in a web of references,compromising the initial meaning. Is this the price to pay for communication?
Perhaps one of the solutions is to constantly interrogate the form and its signification in order to transcend the existing systems, and to allow words and form to continue travelling with the individual's thoughts and context.
At that point, the thought is incarnated in a whole, in its own unifying system, both understandable but also radically different, since transcending the structural consensus.
As Beckett says so well of Joyce (and which can also be applied to Beckett):
'Here form is content, content is form. You complain that this stuff is not written in English. It is not written at all. It is not to be read- or rather it is not only to be read. It is to be looked at and listened to. His writing is not about something. It is the something itself.'
I have been writing thoughts here about language, but I kept inscribing myself in the structure of the language: first in French, then in English through translation. The French and the English texts are not identical and carry within them meanings that are beyond my grasp. If I were really good, like Joyce or Beckett, I could play with the language and handle the language in order to profoundly question
language's universality. But for the time being, I'll stop here.

DuCakedHare said...

Intéressant, bien que je n'ai pas tout à fait tout saisi moi-même, but I get the gist...

Je viens de penser (!) néanmoins à deux exemples (je tends à une habitude empirique...) quasi évidents au sujet de la dissociabilité de la pensée et la parole...

Premièrement, et assez bêtement j'avoue, il existe l'expression "je ne sais quoi". Bien que légèrement "trop" érudit pour être utilsé dans la langue parlée, elle exprime le fait que "je conçois" mais que "je ne puis l'exprimer" - possiblement existe-t-il des mots pour l'exprimer, ou pas, mais il n'importe: on le pense, ou du moins on le "ressent" sans en avoir les mots pour le décrire ou, comme Anne le dit si précisément, "l'énoncer".

L'autre petit point auquel je souhaiteris "alluder" (est-ce un mot? ou un anglicisme?) est la capacité d'une langue à assimiler de nouveaux mots.

Nous savons bien que le Oxford Dictionary contient environ trois à cinq fois plus de mots que le Larousse. Il faut noter que la majorité de ces mots "extras" sont tout simplement des réplques exactes de mots ou même expressions étrangers - un exemple étant le "je ne sais quoi" de tout à l'heure.

Ne pouvant pas associer avec précision un mot étranger avec le leur, les anglais ont tout simplement "adopté" le nouveau mot en tant que leur, tout en retenant sa définition et, si possible, son orthographe originale. De chez nous ils ont adopté "omelette" pour ne pas dire "scrambled egg cake" (gâteau d'oeufs brouillés...!), et crêpe pour désigner un pancake extrêmement fin; de chez les chinois on auraient pu traduire - à faute, car ce qui suit n'est pas exacte non-plus - qi par "énergie spirituelle essentielle et inhérente en dehors d'un système de divinités et qui existe pour chaque être en tant que composite infime de l'univers".

On parlera aussi de feng-shui pour évter de l'appeler à grand tort "spiritisme domestique"...